Certains d'entre vous l'on sans doute lue dans le "LIBERATION" d'hier. 

D'autres non ! C'est à ceux-là que je transmets cette importante interview d'Olivier Faure.

Importante non pas parce qu'elle indiquerait une nouvelle orientation du Parti Socialiste, mais bien au contraire parce qu'elle marque clairement la voie que nous défendons depuis deux ans et de laquelle nous ne nous écarterons pas : le rassemblement de la gauche et des écologistes.

Ces paroles invitent également ceux qui se sont éloignés du combat politique, étourdis par les querelles internes incessantes et déboussolés par les erreurs politiques commises qui ont dissimulé les avancés sociales, écologiques et économiques que nous avons faites sous le quinquennat précédent, à venir nous rejoindre ou (si cela leur semble impossible) à rejoindre un des autres mouvements de gauche.

L'objectif est de nous retrouver, ensemble bientôt, face à la droite et à l’extrême droite pour défendre un projet commun.

Amitiés socialistes

Jacques Chesnais
1er secrétaire de la fédération des Yvelines du PS

INTERVIEW D’OLIVIER FAURE

Olivier Faure, qui plaide depuis des mois pour un rapprochement des partis de gauche et écologistes, se félicite que « ça bouge enfin ». Face au « débat brutal » à venir avec la droite, le dirigeant du PS invite même les sceptiques à se rassembler pour « remettre l’humain au cœur de nos sociétés ».  

Chacun son combat. Depuis son arrivée à la tête du Parti socialiste, Olivier Faure pousse des deux mains pour la (re)naissance d’une union des gauches et des écologistes. Un rêve comme un autre. Une lutte qui ne fait pas toujours rêver. Des moque- ries, des doutes et des portes qui se ferment. Le député de Seine-et- Marne répète son refrain tous les matins : « La victoire est impossible sans union. » Petit à petit, « ça avance », dit-il. Quelques portes s’ouvrent lentement. 

D’autres à gauche se retroussent les manches afin de proposer une alternative commune à Emmanuel Macron. La crise sanitaire est un accélérateur : elle facilite le dialogue et les initiatives. Mais l’affaire reste complexe. On n’efface pas les nombreuses résistances du jour au lendemain. 

Comment décrivez-vous la période actuelle ? 

Incertaine. Humainement difficile pour de trop nombreux Français, tout en mettant en lumière une France généreuse et solidaire, notamment celle des premiers de tranchée. Mais ce n’est pas une simple crise. C’est une catastrophe qui agit comme un révélateur. La période éclaire ce que certains ne voulaient pas voir : il est temps d’inventer un nouveau modèle de société solidaire et durable. Le modèle actuel ne permet plus de faire face aux grands chocs climatiques, sociaux, sanitaires. Pour autant, ce serait faire preuve de beaucoup de naïveté que de croire que ces changements sont incontournables. Le débat sera brutal. Il opposera des visions du monde. Et le dessein commun de la gauche et des écologistes se heurtera à la paresse des commentateurs qui nous trouveront déraisonnables, au scepticisme de ceux qui ne croient plus en rien ni en personne et s’abandonnent à la résignation, à la résistance des lobbys qui craindront de perdre leur centralité, à la force des conservateurs et des libéraux qui saisissent cette crise comme l’opportunité de revenir sur tous les droits acquis au nom d’un effort exceptionnel à fournir dans une période d’exception, au cynisme des nationalistes qui assimilent le retour de frontières étanches à un geste barrière. 

La crise remet-elle en cause certaines de vos certitudes ? 

Elle permet à chacun de se réévaluer. La situation dans les hôpitaux, ça m’a remué. Ma mère était infirmière. Je sais que ces métiers du soin sont d’abord des vocations. Tous les gouvernements en ont abusé en refusant d’entendre les alertes et les souffrances exprimées. Et ce gouvernement singulièrement. Mais tirer toutes les leçons de cette crise ne peut se limiter à condamner les erreurs ou les mensonges de l’exécutif. C’est aussi accepter tous de se regarder dans un miroir. Le déni ne peut pas être une option. Le logiciel libéral est épuisé, nous l’avons trop longtemps subi, parfois accepté. Être lucide, c’est aujourd’hui être radical dans ses approches. Si l’humain n’est pas remis au cœur de nos sociétés, elles exploseront. 

Comment faire pour penser au monde d’après et répondre aux questions actuelles ?


Avant le « grand soir », il faut d’abord s’occuper de demain matin. Le jour d’après est hélas plus noir que le jour d’avant. La crise a exacerbé les inégalités. Les enfants ont traversé très différemment cette période. Les faillites et les plans sociaux vont se multiplier de manière exponentielle. Des centaines de milliers de familles peuvent basculer. Le rôle de l’État va être central. L’arrêt brutal du chômage partiel serait un drame. Il faut par exemple mettre en place un dispositif de réduction temporaire du temps de travail dans les entreprises en difficulté. L’intérêt pour l’entreprise, c’est de ne verser qu’une part des salaires et sans perdre ses salariés et leurs savoir-faire. L’intérêt pour les travailleurs, c’est de conserver leur emploi en conservant l’intégralité de leurs salaires versés pour l’essentiel par l’employeur et complétés par la solidarité nationale. Pour l’État, c’est la possibilité de verser moins que s’il avait à indemniser des chômeurs à 100%. C’est gagnant-gagnant-gagnant. Le temps libéré doit être un temps de formation, notamment pour les entreprises de l’industrie carbonée qui doivent muter. L’enjeu, c’est de relancer l’activité économique sans relancer la machine à polluer. Le « monde d’après le Covid » naitra des réponses que nous apporterons à l’organisation de «la vie avec le Covid-19». L’après se construit par étapes. 

Quel est le rôle du premier secrétaire du PS aujourd’hui ? 

Mon rôle, c’est de faire en sorte que la gauche soit à la hauteur du moment que nous traversons. De reprendre le dialogue avec celles et ceux que nous avons vocation à protéger. De défricher les idées neuves et de préparer l’alternance. De rendre possibles les convergences pour que la gauche se réinvente et de rendre une espérance à ceux qui ne croient plus au bonheur de vivre ensemble. 

L’idée de participer à une union nationale autour d’Emmanuel Macron, ce n’est pas tentant ? 

Sa propre majorité se délite jour après jour, c’est dire la confiance qu’il inspire. Après les gilets jaunes il devait y avoir un acte II plus social. Résultat ? Une réforme des retraites, heureusement remisée, et une autre de l’assurance chômage, qui va être un massacre en septembre si elle n’est pas abrogée. Avec Emmanuel Macron, il y a toujours un abîme entre le son et l’image... Mon objectif n’est pas le sauvetage de la pensée libérale en collant quelques rustines, mais de redonner un horizon à ceux qui ne veulent plus d’une société où le voisin est devenu un concurrent. Il faut tout revisiter. Vous trouvez normal que l’on rémunère mieux ceux qui détruisent la planète que ceux qui soignent, accompagnent les personnes âgées, s’occupent des plus fragiles ? Il faut remettre le monde à l’endroit. 

Ces dernières semaines, votre parti multiplie les auditions (Martinez, Berger, Hulot, Duflot, Méda, Zuckman...), quel premier bilan en tirez-vous ? 

Il y a des convergences fortes sur la nécessité d’ouvrir une nouvelle ère mariant l’impératif de lutte contre les inégalités et de sauvegarde de la planète. Pas de place pour les demi-mesures. Ce qui est frappant, c’est la renaissance d’une nébuleuse progressiste qui voit converger le monde intellectuel, la société civile organisée, qu’elle soit syndicale ou associative, les forces politiques de la gauche et de l’écologie. Je sens une envie de faire ensemble. Personne ne baisse les bras. Face aux drames humains, chacun revendique d’agir pour changer les choses. C’est la définition même de la gauche. 

On note aussi que les rapports évoluent dans votre camp... 

En effet. Il parait désormais loin le temps où j’appelais à une gauche des « combats communs » et où je recevais le silence pour seule réponse. Ça bouge enfin ! Sinon que dirons- nous à nos enfants ? Que nous avons renoncé́ à prévenir les grandes menaces parce que nous étions en désaccord sur une virgule ? 

Mais ça bouge vraiment ? 

Ça bouge dans les majorités municipales, ça bouge dans les partis, dans la société civile. J’ai proposé une université d’été commune de la gauche et des écologistes à Julien Bayou [le secrétaire national d’Europe Écologie-les Verts, ndlr] pour entrer dans une première concrétisation. Il s’est saisi de l’idée et l’a fait fructifier avec talent. Il faut maintenant avancer. Ne pas décevoir. Il y aura des résistances dans toutes les formations politiques. Comment en serait-il autrement alors qu’un tel rendez-vous est inédit ? Mais le temps n’est plus à demeurer chacun dans sa zone de confort. Face aux urgences, nos partis ne peuvent pas se lancer dans un concours de petits pas et de faux-semblants. Ouvrons nos portes et nos fenêtres et construisons ! 

Quelle est la place de Jean-Luc Mélenchon et des insoumis dans les discussions ? 

La porte est ouverte à toutes celles et ceux qui sont disposés à une discussion sincère qui ouvre la possibilité d’une alternance, et pas seulement une résistance au pouvoir en place. Jusqu’à présent, Jean-Luc Mélenchon brandit son programme baptisé « l’Avenir en commun », mais qui est commun à ses seuls amis. Je fais confiance à son sens politique pour percevoir vite où sont les dynamiques. 

Le gouvernement a annoncé vendredi que le second tour des municipales se jouera le 28 juin : une bonne nouvelle ? 

La démocratie ne peut pas rester confinée. Mais il faut s’autoriser jusqu’au dernier jour une nouvelle suspension du scrutin si la situation sanitaire le nécessite.

Quel est l’objectif des municipales pour les gauches ? 

Équilibrer le pouvoir national par les pouvoirs territoriaux qui sont des lieux formidables d’expérimentation et d’innovation. Les chocs à venir vont être terribles. Nos maires ont montré qu’ils pouvaient, dans la limite de leurs moyens, pallier les insuffisances gouvernementales. Pour cela, je souhaite arriver à un accord global avec tous nos partenaires. Diriger Paris, Lyon et Marseille est devenu possible. Nous n’avons pas le droit de laisser passer cette chance. 

Ça veut dire que lors de la prochaine présidentielle, il n’est pas certain de voir un candidat PS ? 

Il faut penser en termes de bloc et de projet. Si nous nous regardons comme des concurrents, comment un socialiste, un écologiste, un communiste ou un radical pourrait accepter un candidat qui n’a pas le même pedigree que lui ? Le bon candidat, c’est celui qui porte le projet commun, incarne une autre façon de gouverner et qui peut nous amener à la victoire. Limiter le dé- bat à celui de l’incarnation, c’est l’assurance de voir se développer des écuries qui n’auront qu’une obsession, se distinguer pour justifier telle ou telle candidature. 

Il y a de nombreuses résistances au sein de votre parti...


La question n’est pas le parti mais le pays. Je ne pense qu’au présent et à l’avenir, à l’espérance du peuple français et au futur de notre pays. Quelle est l’histoire du mouvement ouvrier ? Divisé au XIXe siècle, il s’est unifié au début du XXe dans le bien nommé « congrès du Globe ». Jaurès, Guesde, Vaillant ont dé- passé leurs fortes divergences pour créer la SFIO devenue ensuite le Parti socialiste. Sans ce geste initial, sans leur vision et leur sens des responsabilités, nous n’aurions pas construit le modèle social français et européen. A nous aujourd’hui de bâtir l’offre politique du XXIe siècle en créant un bloc social, écologique, féministe et démocratique ! 

Est-ce que vous êtes le dernier premier secrétaire du PS ? 

Je suis socialiste. Personne ne doit abjurer son identité. Nous devons additionner nos histoires, nos cultures, nos regards pour former un bloc commun. A cette condition là̀, il n’est plus interdit de rêver changer la vie.

Recueilli par RACHID LAÏRECHE
(Libération, Samedi 23 et Dimanche 24 mai 2020)

 

"Monsieur le Premier ministre,

Le 11 mai prochain, nombre de nos concitoyens demeureront confinés. Non pas parce qu’ils auraient contracté le COVID-19 mais parce que victimes de la faillite de leur entreprise ou d’un licenciement, ils n’auront pas d’emploi à retourner exercer.
Pire, avec votre réforme de l’assurance chômage, nombre d’entre eux n’auront plus droit à aucune indemnisation ou la verront diminuer drastiquement.

Cela concernera d’abord les travailleurs les plus fragiles, ceux qui avant la crise occupaient un emploi précaire (contrats courts, temps partiels, travailleurs saisonniers, etc.). Cela touchera également les travailleurs des secteurs les plus sévèrement touchés par la crise sanitaire (hôtellerie, restauration, culture, tourisme, évènementiel, restauration…).

Face à la crise, vous avez pris la décision de reporter au mois de septembre prochain la réforme de l’indemnisation du chômage, qui devait entrer en vigueur en avril et qui privera les nouveaux inscrits de 27% de leur indemnisation en moyenne – parfois même jusqu’à 50% - selon l’étude d’impact de l’Unedic. Elle doit être définitivement abandonnée.

L’autre partie de la réforme est entrée en vigueur en novembre 2019 et va priver de nombreux travailleurs d’une ouverture de leurs droits, puisque la durée de cotisation a été étendue. Les victimes de la récession économique vont basculer dans une totale précarité."

👉 Parce que nous avons plus que jamais besoin de solidarité et de justice sociale,

👉 Parce que c’est la sécurisation des parcours professionnels qui permettra aux travailleurs de conserver leur savoir-faire,

👉 Parce que les entrepreneurs auront besoin de personnels avec des compétences préservées pour relancer leur activité avec efficacité et sérénité,

👉 Parce qu’il ne faut pas ajouter à la crise sanitaire un carnage économique et social, nous vous demandons d’abroger l’intégralité de votre réforme de l’assurance chômage.

Exigeons l'abrogation de la réforme sur l'assurance chômage !

OFaure 20200402 À la veille de l'intervention d'Emmanuel Macron qui s'est adressé aux Français le lundi 13 avril, en pleine épidémie de Covid-19, Olivier Faure lui a adressé un courrier. Il l’alerte notamment sur la montée de la précarité.

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, ma famille politique a fait le choix d’être utile aux Français. Nous avons collectivement décidé de renvoyer au lendemain de cette crise le temps du bilan et des leçons à tirer. L’heure est à la responsabilité et, plus que jamais, à la vérité pour surmonter cette catastrophe inédite.

La période de confinement va, à l’évidence, se prolonger. Nous aurions pu gagner en adhésion si l’annonce en avait été faite dès le début de la crise. Nombreux parmi nos concitoyens ont espéré un confinement de courte durée, suivi d’un retour rapide à la normale. Il n’en sera rien. Notre pays doit à présent prendre des engagements pour garantir, dans l’épreuve, la cohésion d’une Nation. C’est le sens, Monsieur le Président de la République, de ce courrier.

Un débat se profile. Monstrueux. Il faudrait choisir entre des vies et des emplois, entre notre santé et notre économie. Il vous appartient de rassurer les Français sur le fait que votre arbitrage demeurera celui de votre première allocution : protéger « quoi qu’il en coûte ». Cela suppose que les conditions du déconfinement soient parfaitement établies et que tous les risques soient préalablement évalués en évitant des décisions prématurées.

L’épidémie a battu un record macabre ce dernier vendredi. Aucun signal de relâchement ne doit être donné alors que nos soignants livrent bataille. Mais il nous faut anticiper et préparer l’étape suivante, donner un horizon plausible aux Français.

Il est donc impérieux de faire toute la transparence sur les conditions du déconfinement, sur les critères retenus pour le déclencher, comme sur les modalités de sa mise en œuvre. Plusieurs questions appellent d’ores et déjà des réponses claires.

  • Quel est l’état de nos commandes de masques ? Quelles sont les dates de livraison et en quelle quantité ? Quelle est la proportion de masques FFP2 pour protéger prioritairement nos soignants alors que 3 000 d’entre eux ont déjà été contaminés ? À quelle date serez-vous en mesure de fournir des masques à toutes celles et tous ceux qui continuent à travailler ? Plus largement, quand prévoyez-vous d’équiper tous les Français ? Puisque le virus, selon toute vraisemblance, ne disparaîtra pas rapidement, quelles dispositions sont prises pour mobiliser et, lorsque nécessaire, réquisitionner les entreprises industrielles capables de contribuer à l’approvisionnement massif dont nous allons avoir besoin, et qui ne saurait dépendre exclusivement de la Chine qui n’est elle-même pas à l’abri d’un rebond épidémique ?
  • Les mêmes questions se posent pour la production de tests. À quelle date estimez-vous qu’elle sera suffisante pour accompagner la sortie progressive du confinement ?
  • En quelle quantité des locaux ont-ils été prévus pour accueillir les personnes porteuses du virus qu’il faudrait isoler afin d’éviter toute nouvelle contamination ? Les collectivités locales sont prêtes à accompagner l’État dans cet effort.
  • S’agissant du traitement du Covid-19 par l’hydroxychloroquine, quel sens faut-il donner à votre entrevue avec le professeur Raoult, que vous avez souhaité rendre publique alors que vous aviez, jusqu’ici, donné le sentiment de vous en remettre aux essais cliniques de la mission « Discovery » ?
  • Concernant la recherche d’un vaccin, quel soutien l’État entend-il apporter aux équipes déjà à l’œuvre et quelles sont les coopérations internationales engagées pour surmonter les querelles d’ego, de brevet et d’argent ?
  • Une sortie progressive du confinement est-elle toujours privilégiée ? Par ville ? Par région ? Par âge ? Quelles en seraient les modalités concrètes pour filtrer les allées et venues ? Quelles solutions seraient envisagées pour les foyers où cohabitent plusieurs générations ?

Les réponses à ces questions conditionnent le déconfinement. Précipité, il portera le risque d’une nouvelle vague épidémique dans le pays et « pourrait être aussi mortel que sa propagation s’il n’est pas géré convenablement » comme l’a indiqué le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

La transparence n’est plus une option. Les variations sur l’utilité des masques et des tests sont dans toutes les mémoires. C’est aujourd’hui la parole de l’État, sa crédibilité, qui sont en jeu.

À cette aune, le débat initié sur le « tracking » n’a tout simplement aucun sens. En effet, indépendamment du précédent que créerait un tel dispositif – nous ne voulons pas passer du confinement de masse à la surveillance de chacun –, son efficacité théorique repose sur un dépistage massif, des lieux relais pour accueillir les malades contagieux, des masques pour toute la population. Or, tout ceci manque cruellement aujourd’hui.

Chaque jour qui passe la crise sanitaire et le confinement accroissent les inégalités et les fractures sociales dans notre pays. Tous les retours démontrent que cette crainte, que je vous avais déjà exprimée, se confirme. Le département qui compte le plus grand nombre de morts est aussi le plus pauvre. La précarité, l’accès réduit aux soins, le manque de moyens pour se nourrir correctement et la surpopulation dans les logements exigus contribuent largement à cette situation.

Aucun territoire ne saurait être stigmatisé alors que les études démontrent que le non-respect du confinement est aussi répandu, voire supérieur, dans les zones habitées par des populations plus favorisées économiquement.

Dans notre pays, 6e puissance économique mondiale, une part de la population ne se nourrit plus à sa faim. Les étudiants qui bénéficiaient des repas au Crous ne peuvent plus s’y rendre ; de nombreux enfants, pour lesquels le seul vrai repas quotidien était celui de la cantine, n’y ont plus accès. Des livreurs payés à la course voient leur revenu s’effondrer et se privent de manger. Dans de nombreuses familles, le confinement aggrave non seulement l’injustice sociale, les difficultés scolaires mais aussi les violences intrafamiliales.

À côté de l’état d’urgence sanitaire, vous devez imposer un état d’urgence social.

Votre responsabilité, c’est d’ouvrir les droits à l’assurance-chômage dès deux mois d’affiliation, de revenir sur les six mois exigés depuis novembre, et de supprimer définitivement votre réforme de l’assurance- chômage, fabrique infernale à précarité. Il est temps de décider, aussi, que le versement de la prime d’activité des mois de janvier et février se poursuivra chaque mois pendant le confinement.

Votre responsabilité, c’est de ne pas laisser les collectivités, admirables dans cette crise, assumer seules. Donnons-leur les moyens. Il faut entendre l’appel des élus, notamment nos présidents de conseils départementaux, qui demandent que l’accès aux aides sociales soit facilité et que les interruptions envisagées soient stoppées. Dans l’urgence, il est impératif de mettre en place une aide exceptionnelle de 300 euros par foyer, et une majoration de 100 euros par enfant, pour tous les ménages bénéficiaires des minima sociaux, des aides au logement et de l’allocation de rentrée scolaire, comme vous le demandent les associations de lutte contre l’exclusion.

La solidarité du quotidien passe par les élus locaux. Je vous demande de mieux associer les collectivités locales à sa mise en œuvre.

Cette crise sociale, engendrée par la suspension d’une large part de notre activité, sera demain amplifiée par une crise économique que l’on sait sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Les dispositifs que vous avez mis en place, autour notamment du recours au chômage partiel et du fond de solidarité, sont précieux, mais ils laissent encore trop de nos concitoyens sur le bord de la route.

S’agissant du chômage partiel, je réitère ma demande d’indemnisation des salariés à 100 % jusqu’à 2,5 SMIC.

Les mesures gouvernementales doivent être amplifiées, à la mesure du coût du confinement pour l’économie française. Cet effort doit, en particulier, être dirigé vers les TPE et PME, les indépendants, ou encore les compagnies du secteur artistique et culturel. Le comportement des banques est encore trop souvent celui de la sélection de leurs risques, et les refus opposés aux entreprises fragiles sont légion. La garantie de l’État doit être portée à 100 % afin que les prêts soient réellement accessibles à tous. Des aides massives aux entreprises industrielles devraient être accordées pour amorcer de nouveaux projets d’innovation et de diversification, notamment orientés vers la relocalisation et la transition écologique, sous la forme d’avances remboursables uniquement en cas de succès commercial.

Le ministre de l’Économie a évoqué une possible intervention de l’État pour sauver des entreprises, mais tout semble indiquer que cela ne sera pas possible pour toutes les entreprises. Dès lors, quels seront les critères qui présideront au choix de l’État pour les accompagner?

L’intervention de l’État est nécessaire pour faire face à la récession. Elle est même saluée par vos ministres qui, pourtant, n’ont eu de cesse depuis trois ans de diminuer ses moyens et sa capacité d’action. Réjouissons-nous de cette prise de conscience, créons les conditions pour qu’elle ne s’évanouisse pas.

La question de la dette des États est posée au niveau européen. L’accord du jeudi 9 avril prévoit 500 milliards d’euros d’aide à l’économie mais ne règle pas la question. La solution du recours au Mécanisme européen de stabilité (MES) n’est pas adaptée à la situation actuelle. Cet accord est strictement dans la ligne de ce que l’Europe a fait en 2011-2012, soit toujours « trop peu et trop tard ». L’Union doit cette fois agir à temps et massivement.

Ne faisons pas croire, en effet, que les engagements actuels sont suffisants. Le détail de ce plan relève ses faiblesses (2 % du PIB) et comporte des clauses beaucoup trop vagues sur les dépenses éligibles, leur durée et les remboursements.

Au-delà, je vous demande de mettre tout le poids de la France dans une série de discussions avec nos partenaires européens sur la monétisation des dettes de sauvetage ; sur le parti à tirer de la mobilisation des outils d’intervention à la disposition de la BCE ; d’ouvrir le débat sur des annulations de dettes en échange d’investissements équivalents dans les biens essentiels et la transition écologique, et sur le lancement indispensable de « coronabonds ».

Ce serait enfin une erreur de considérer cette crise épidémique comme un seul choc de l’offre. Elle est aussi un choc de la demande. Vous devez donc envisager, dès à présent, en concertation avec les partis d’opposition, les collectivités qui sont des investisseurs majeurs, et les partenaires sociaux, les modalités d’un plan de relance, ou plutôt de mutation. En effet, il ne pourra s’agir de repartir « comme avant » dans l’indifférence aux menaces qui pèsent sur la planète, mais bien de réorienter notre politique vers la lutte contre les inégalités sociales, territoriales, et l’impératif climatique et écologique.
Je réitère ma demande que ce plan de « mutation» s’accompagne d’une reconnaissance réelle et concrète envers tous les métiers que le système économique avait mis dans l’ombre (caissières, livreurs, infirmières, urgentistes...) et qui tiennent depuis des semaines – et en réalité depuis bien plus longtemps – le pays à bout de bras.

Dans un contexte d’inquiétude, il faut commencer à répondre à la question « Qui doit payer ? ». L’engagement doit être pris sans tarder : il est hors de question de faire payer aux premiers de tranchée et aux classes moyennes précarisées la facture de cette crise. L’ « effort de guerre » doit porter d’abord sur les plus fortunés : l’ISF doit être rétabli et la flat tax abrogée. Et s’il y a bien un « géo-tracking » à organiser, c’est celui qui vise la fraude et l’évasion fiscale.

Cette crise agit comme le révélateur de toutes les incohérences, les injustices, les inégalités du système actuel. Sa résolution doit révéler notre humanité.

Vous prendrez la parole lundi devant tous les Français. Je ne doute pas que cette expression saura saisir les propositions ici formulées et répondre aux questions de nos compatriotes.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.
 

OFaure 20200402Dans une interview au journal Les Echos, Olivier Faure formule ses propositions pour lutter contre les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire et anticiper la sortie du confinement.
Le Premier secrétaire appelle notamment à « changer de modèle » et à engager un « plan de relance massif ».

Edouard Philippe s'entretiendra jeudi avec les présidents de parti. Qu'en attendez-vous ?

Une discussion transparente sur les mesures à prendre. Jusqu'ici, les rendez-vous ont été des mises en scène. Aucune mesure n'a jamais été concertée. Je persiste à demander le confinement de toutes celles et ceux qui ne sont pas sur des activités essentielles, comme s'y sont engagées l'Italie et l'Espagne. C'est la seule façon de donner la priorité pour les moyens de protection à ceux qui tiennent le pays à bout de bras.

Je recueille chaque jour le témoignage de salariés qui sont contraints d'aller travailler alors que rien ne le justifie. L'école à la maison a montré ses limites. Une part importante des élèves a décroché. Il faut dès à présent expliciter les règles du jeu. Consolidation des acquis pendant le confinement. Baccalauréat sur la base du contrôle continu. Je demande que la France ne prenne pas de nouveaux retards et que l'on anticipe la suite : quels sont les critères que retient le gouvernement pour sortir du confinement ? Quelles garanties prenons-nous pour éviter le rebond épidémique ?

Emmanuel Macron a-t-il tort de critiquer les « irresponsables » qui « cherchent déjà à faire des procès alors que nous n'avons pas gagné la guerre » ?

Chacun devrait éviter d'instrumentaliser cette épidémie. Il y a trop d'arrière-pensées chez les uns et les autres. Prolonger le duel bien rodé Macron-Le Pen en temps de crise, c'est indécent. L'heure n'est évidemment pas au procès du gouvernement dans un moment où il a à lutter contre une épidémie. Mais l'unité nationale, ce n'est pas mettre tout le monde derrière un seul. C'est construire, heure après heure, les scénarii permettant à la fois de partager un point de vue sur la gestion de la crise, sur la sortie du confinement et la manière d'éviter le rebond de l'épidémie et d'assurer en revanche celui de l'économie.

Les dispositifs d'urgence adoptés face à la crise sanitaire et économique vous semblent-ils suffisants ?

Il faut changer d'échelle. Puisque l'on a déclaré la guerre au virus, il faut une économie de guerre comme le réclament les soignants : réquisitionnons des activités industrielles pour produire le matériel dont on manque. Il faut produire plus et plus vite, y compris pour anticiper la sortie du confinement qui nécessitera la diffusion massive de masques, tests, gel …

Sur le plan social, les salariés qui sont mis au chômage partiel voient leur pouvoir d'achat amputé à un moment où leurs charges fixes, elles, demeurent. Les revenus sont parfois amputés de 30 % pour ceux qui bénéficient de primes ou d'une part variable. La solidarité doit s'exprimer pleinement. Puisque le président de la République s'est engagé « quoi qu'il en coûte » , il doit indemniser à 100 % les salariés. Cela participe du plan de relance qu'il faut lancer au lendemain de la crise sanitaire. Car si elle n'est pas préparée, la sortie du confinement sera un drame économique et social.

Que vous inspire l'appel à la solidarité nationale lancé par Gérald Darmanin ?

J'ai trouvé ça grossier et choquant. Cette crise agit comme un puissant révélateur de toutes les inégalités, d'emploi, de salaires, de logement, d'éducation… Et voilà que le gouvernement fait appel à la générosité des Français, y compris les plus modestes, alors qu'il n'a pas interdit aux entreprises du CAC 40 de verser des dividendes par milliards, que l'ISF n'a pas été rétabli… Si cette cagnotte-là préfigure les mesures gouvernementales de l'après covid-19, ce sera pour entrer dans une violente crise politique.

L'exécutif conditionne les aides de l'Etat aux entreprises au non-versement de dividendes aux actionnaires…

Ca ne suffit pas. Durant l'année 2020, il faut interdire le versement de dividendes dans les grands groupes. C'est une question de décence ! Les plus modestes devraient être les seuls à faire les frais de cette crise, mettant leur vie en danger, tandis que les rentiers seraient exonérés de tout effort ? Jusqu'où ira le cynisme rapace des puissants ? C'est au demeurant aussi une question d'efficacité : il faut conserver ces milliards d'euros dans l'économie productive.

Les dérogations au Code du travail sont-elles justifiées ?

Elles sont justifiées quand elles sont négociées, qu'il y a des contreparties et surtout qu'elles ne durent pas. Chacun peut comprendre qu'il y ait, parce que la vie de tous en dépend, des obligations supplémentaires pour produire du gel, des masques ou des respirateurs. Mais on ne peut pas contrevenir au Code du travail dans des entreprises où cela ne se justifie pas. Et après le pic épidémique, il faudra immédiatement revenir à des règles de droit commun.

Êtes-vous favorables à des nationalisations ?

Des nationalisations temporaires peuvent se justifier pleinement. Je pense par exemple à l'entreprise Luxfer, dont le savoir-faire est unique en Europe, et qui a fermé ses portes. Les salariés sont prêts à reprendre la fabrication d'oxygène médical sur-le-champ. Il conviendra également d'avoir une vision stratégique quant à la place de l'Etat dans des entreprises qui relèvent des secteurs indispensables en période de crise.

Quels enseignements tirez-vous de cette crise sur le modèle économique et social français ?

Il faut complètement changer de modèle. Cette crise vient révéler l'impasse de la politique actuelle : fiscalité inégalitaire, économies sur la santé, restrictions féroces de l'accès à l'assurance-chômage, stigmatisation pendant le débat des retraites des agents des services publics alors que ce sont ceux les héros de cette crise. Si le président de la République se conforme à ce qu'il a annoncé, il doit revenir sur la plupart de ses choix et consolider nos mécanismes de solidarité et nos services publics, qu'il a mis à mal. La santé, l'éducation, le logement, sont des objectifs prioritaires.

Que proposez-vous concrètement ?

D'abord un plan de relance massif. Ce n'est plus le moment de faire dans la demi-mesure. Il faut ouvrir les vannes de la dépense publique pour éviter la récession, comme le suggère Esther Duflo . C'est ce que nous ferons au niveau de nos collectivités locales pour soutenir l'activité.

C'est l'opportunité de faire un pas de géant sur le chemin de la transition écologique. Pour être clair, il n'est pas nécessaire de réinvestir dans la production de SUV, mais il faut investir massivement dans les énergies renouvelables, dans la rénovation thermique, parce que cela baisse nos émissions de carbone et génère des emplois durables et non délocalisables. Il manque pour la transition écologique 20 milliards par an en France, 300 milliards au niveau européen, 2.000 milliards dans le monde selon les estimations courantes. Face au mur pandémique, on débloque cet argent ; il faudra être capable de le faire après. On ne peut pas offrir comme seul avenir à nos enfants de passer d'un confinement à un autre, d'une crise épidémique à une crise climatique.

Ensuite mettre le paquet sur l'hôpital et les Ehpad . Nous avons déjà fait des propositions au moment de la discussion budgétaire, écartées d'un simple revers de main par la majorité. Il faut recruter massivement et revaloriser les carrières. On ne peut pas célébrer chaque soir à 20 heures nos nouveaux héros et oublier que l'immense majorité de ces gens-là ont des salaires voisins du SMIC. Et ce que je dis là vaut pour tous les premiers de tranchées : caissières, éboueurs, pompiers, gendarmes…

Les « premiers de tranchées » plutôt que les « premiers de cordée »…

La théorie des premiers de cordées a montré sa limite : rien n'a ruisselé. En revanche, chacun comprend que si les premiers de tranchées n'étaient pas là aujourd'hui, la crise sanitaire serait apocalyptique. Le plan de relance gigantesque, d'inspiration keynésienne, doit leur donner la priorité. Pour que les entreprises retrouvent demain des débouchés à leur production, il faudra qu'il y ait de l'argent chez ceux qui sont les plus aptes à le dépenser et non à le thésauriser.

Jean-Luc Mélenchon ne croit pas à l'inflexion promise par le chef de l'Etat après la crise. Et vous ?

Comme Léon Blum, je pourrais dire « Je le crois parce que je l'espère ». Mais comment espérer d'un gouvernement qui a conduit une politique aux antipodes de la défense des biens communs ? C'est pourquoi les socialistes travaillent pour faire des propositions fortes à la sortie de la crise. Il faut avoir conscience que ceux qui sont au charbon aujourd'hui sont les « gilets jaunes » des ronds-points d'hier. Seize mois plus tard, le pays tient grâce à eux. Alors eux aussi demandent des dividendes. Leur colère est immense. Il faut l'entendre.

Propos recueillis par Pierre-Alain Furbury pour Les Echos

OFaure 20200322Dans une lettre envoyée à Emmanuel Macron, le Premier secrétaire du Parti socialiste interpelle le chef de l’État et l'enjoint à agir plus « clairement » et en « totale transparence ».