Alors que l’épidémie de coronavirus reprend de la vigueur, la stratégie sanitaire du gouvernement, articulée autour du triptyque « tester, tracer, isoler », montre des failles importantes. Comment y remédier et faire en sorte que notre pays soit en capacité d’affronter ce qui ressemble de plus en plus à une deuxième vague ? Comment relever le défi scolaire et éducatif à l’heure de l’école du coronavirus ? Comment garantir le bon fonctionnement de notre vie démocratique dans un moment où notre pays tend à se fracturer plutôt qu’à se rassembler ?

En ce jour de conseil de défense, et relayant les inquiétudes de nos concitoyennes et concitoyens, voici les principales questions sur lesquelles le Premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a souhaité interpeller le président de la République.

Ce courrier s'inscrit dans la continuité des deux précédents adressés plus tôt dans la crise au président de la République.
OF bureau 

Ivry-sur-Seine, le 10 septembre 2020

Monsieur le Président de la République,

Depuis le début de la crise sanitaire, je me suis par deux fois adressé à vous avec la volonté constante de ne pas céder aux sirènes des polémiques stériles et en me fixant toujours comme cap d’être utile à notre pays.

Je vous ai ainsi interpellé sur les conséquences sociales du confinement, sur la nécessité de mieux garantir notre souveraineté en matière de santé, ou encore sur la meilleure reconnaissance de l’utilité sociale de nombreux métiers rendus visibles, enfin, pendant la crise sanitaire. Dans le même temps, le Parti socialiste apportait au débat public des mesures pour assurer la reprise, la rentrée scolaire et le rebond de notre économie.

Je m’adresse à vous aujourd’hui pour interroger la mise en œuvre de la stratégie du gouvernement - « tester, tracer, isoler » - pour faire face à une épidémie qui reprend de la vigueur.

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Nous le voyons dans les grandes métropoles françaises, l’accès aux tests est devenu difficile. Nos compatriotes perdent patience devant les délais qui s’allongent pour obtenir un rendez-vous et accéder à leurs résultats. La période entre les deux suscite trop d’angoisse, désorganise la vie de nombreuses familles et impacte l’activité professionnelle. Il y a manifestement un engorgement qui nous oblige à connaître les solutions que vous préconisez pour y remédier et poursuivre la prescription de l’OMS « Testez, testez, testez ».

Parmi celles-ci, retiendrez-vous celle qui consiste à distinguer entre les « cas contacts » et les personnes présentant des symptômes qui pourraient être dirigées vers des laboratoires, et les personnes asymptomatiques ou qui veulent se rassurer, qui pourraient, elles, être orientées vers les centres de dépistage ? L’expérimentation d’un autotest en Polynésie française est-elle transférable et pourrait-elle être mise en œuvre dans un ou deux départements ? Les tests antigéniques, un peu moins fiables mais beaucoup plus rapides, peuvent-ils être généralisés et dans quels délais ?

Au printemps dernier, j’avais demandé à ce que la France maîtrise mieux sa politique sanitaire, qu’elle soit moins dépendante d’autres pays de manière à ne pas revivre l’expérience de la pénurie de masques et ses conséquences. A-t-on avancé sur la voie de cette souveraineté sanitaire, au niveau national ou européen, que ce soit pour le matériel de secours, le matériel médical, la chaîne des laboratoires, les réactifs pour les tests ?

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Vous le savez, le nombre de personnes infectées augmente de manière importante, parfois même de manière exponentielle, et les hospitalisations pour cause de Covid-19 ont repris à un rythme soutenu. Deux professeurs de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) ont ainsi récemment attiré l'attention sur la situation dans les Bouches-du-Rhône ces derniers jours. Selon eux, au 6 septembre, sur les 70 lits en réanimation dédiés à la Covid-19 dans le département, 67 étaient occupés. Avec leurs collègues, ils s’inquiètent, si la courbe devait continuer, d’être contraints de déprogrammer des malades pris en charge pour une autre raison que la Covid-19, avec des conséquences qui pourraient être graves, en particulier pour ceux qui ont déjà été déprogrammés au printemps dernier.

Face à cette recrudescence des infections et des hospitalisations, sommes-nous prêts à faire face ? Les stocks de blouses, surblouses, drogues, seringues, qui ont tant manqué, ont-ils été reconstitués ? Les équipes médicales et paramédicales qui ont tant donné en mars, avril et mai dernier ont-elles pu récupérer et disposent-elles des moyens pour affronter ce qui s’apparente à une deuxième vague ?

Je voudrais sur ce point vous faire part de mon incompréhension devant la situation des sages- femmes à l’issue du « Ségur de la santé ». Elles ont continué d’exercer leur activité pendant le confinement et dans des conditions difficiles. Et pourtant, alors que le Code de la santé les reconnaît comme des professions médicales, elles ont vu leur indemnité alignée sur celle des personnels non médicaux...

Des impasses ont probablement été commises dans le passé, des efforts financiers ont été consentis par le gouvernement dans le cadre du Ségur, ne le nions pas. Mais sur le terrain, rien ne semble bouger. Des professionnels continuent de dénoncer l’insuffisance des ouvertures de lits et le manque de recrutements. On me signale aussi de nombreux départs, des personnels refusant un retour à « l’anormal ». Je vous demande, Monsieur le Président, de tenir « quoi qu’il en coûte » la promesse faite aux personnels soignants et non soignants quand, à 20 heures, nous les applaudissions. Ils ont beaucoup donné, depuis des années, et demain ils et elles seront en première ligne face à la Covid-19. Il revient au gouvernement de leur donner les moyens d’exercer leur métier dans des conditions de travail satisfaisantes au service des Françaises et des Français.

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Dans son avis rendu fin juillet, le Conseil scientifique identifiait comme l’un des points de vulnérabilité français les 20 grandes métropoles du pays. Force est de constater que c'est bien à Marseille, Paris, Bordeaux, Lyon et Lille que se concentrent aujourd’hui les risques d’une reprise épidémique. Qu’est-il envisagé pour y remédier ?

Nous connaissons aujourd’hui le nombre de clusters dans notre pays. Mais en l’état, nous ne connaissons pas le nombre de personnes infectées, ni les circonstances et les lieux dans lesquelles elles ont été infectées. Je relaie la demande de nombreux spécialistes à propos d’une refonte et de la transparence sur ces données, nécessaires pour adopter des mesures ciblées.

Nos concitoyennes et concitoyens ont bien compris qu’un reconfinement général n’était pas l’option retenue par le gouvernement. Je m’en félicite. Toutefois, qu’en est-il d’un reconfinement local ou partiel ? Des pays comme l’Allemagne y ont déjà eu recours. En Angleterre, la ville de Leicester a pratiqué le confinement local. Le Conseil scientifique lui-même a recommandé comme « indispensable » que ce protocole soit activable si une métropole française se retrouvait dans une situation comparable à celle de Leicester (taux d’incidence de 141, bien moins élevé que dans certaines villes de notre pays). Ce type de reconfinement est-il envisagé et, si oui, dans quelles conditions ? Est-on prêt ? En serons-nous informés et dans quels délais ?

De même, confrontés à une résurgence du virus (même moindre qu’en France), le gouvernement anglais a imposé une limite de 6 personnes pour les rassemblements. La mesure, qui ne concerne pas les écoles et les lieux de travail, sera mise en place dès le 14 septembre. Pourrait-elle s’appliquer en France prochainement ?

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La rentrée scolaire n’a pas été normale. Elle ne s’est pas faite non plus dans la joie. Il a manqué au moins du dialogue et des moyens, en métropole comme dans les territoires ultramarins. Aujourd’hui, la communauté éducative paie le prix de l’impréparation du gouvernement qui a préféré organisé un plan de com’ autour de « vacances apprenantes » plutôt que de préparer la rentrée. Et si tout se passe plutôt bien, nous le devons surtout à la communauté éducative, et singulièrement à l’investissement des enseignantes et enseignants.

La situation dans les écoles, Monsieur le Président, est particulièrement confuse quant au protocole à suivre lorsqu’une classe ou une école doivent être fermées. Les académies apportent des réponses différentes aux enseignants face à des situations identiques. Il est nécessaire de clarifier les procédures et règles à suivre et d’être transparent sur la situation sanitaire des établissements.

De nombreux parents doivent s’adapter en urgence quand une classe ou une école est fermée, ce qui est un vrai casse-tête quand ils ne ne disposent pas de mode de garde. Le gouvernement a ouvert la possibilité pour un parent de se mettre en chômage partiel. Mais cette solution n’est pas satisfaisante. Lors de la période de confinement, nous avons vu les limites de cet exercice qui consiste à garder les enfants à la maison tout en assurant son activité professionnelle. Et ce sont souvent les femmes qui doivent l’assurer. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’absence au travail signifie encore pour beaucoup de personnes une absence de revenus. Dans ce cas, ce sont les plus pauvres qui seront une nouvelle fois les premières victimes.

L’ARS de Bretagne a récemment préconisé de doter les enseignants de masques chirurgicaux. Cette préconisation sera-t-elle mise en œuvre et généralisée alors que le ministère de l’Éducation nationale fournit actuellement des masques en tissu ? Pouvez-vous nous préciser la position du gouvernement s’agissant du port du masque pour les élèves de l’école élémentaire ? À ce sujet, je ne peux enfin que réitérer ma demande de rendre les masques gratuits, en particulier à l’école, pour toutes les familles, car ils ne sont pas des fournitures scolaires mais un marqueur d’inégalité sociale.

L’Éducation nationale aurait dû prévoir qu’une partie de ces masques soient inclusifs. D’une part pour les élèves en situation de handicap qui en ont besoin, et d’autre part pour les enseignant.es au moins jusqu’aux CP pour l’apprentissage de la lecture et au-delà pour les enseignements de langues vivantes étrangères ou régionales. Sait-on quand ceux-ci pourront être livrés ?

Au-delà de l’urgence sanitaire, c’est l’urgence scolaire et pédagogique qui doit être notre préoccupation. Quelle école à l’heure de la Covid-19 ? Nous avons des propositions, nous les tenons à votre disposition.

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Enfin, Monsieur le Président, nous sommes collectivement devant un défi démocratique. Avec cette crise inédite, personne ne peut décider seul. Il est plus que jamais important d’associer les représentants de la nation. Vous ne le faites pas. Les partis et les présidents de groupe ne sont pas réunis, pas informés, pas associés. Ce n’est pas sain pour la vie politique de notre pays.

En agissant de la sorte, vous encouragez le développement des fake news, des anti-masques, des complotistes qui vous disent que c’est vous, ou eux. Cette spirale est délétère. Il faut sortir de ce duel infernal qui fracture la société quand elle devrait se retrouver.

Le président du Conseil scientifique a indiqué que le gouvernement serait amené à prendre des mesures difficiles dans les prochains jours. Ce teasing anxiogène ajoute inutilement de l’inquiétude et de la confusion dans la chaîne de décisions qui devrait rassurer les Français.

Il est de notre responsabilité collective, Monsieur le Président, d’apporter les informations à nos concitoyennes et concitoyens pour regagner leur confiance. Le gouvernement, de son côté, doit faire la preuve qu’il a bien anticipé cette reprise épidémique et qu’il prend des mesures préparées. Le conseil de défense de demain doit être cette occasion.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.

Olivier FAURE

Premier secrétaire du Parti socialiste