OFaure 20200402Dans une interview au journal Les Echos, Olivier Faure formule ses propositions pour lutter contre les conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire et anticiper la sortie du confinement.
Le Premier secrétaire appelle notamment à « changer de modèle » et à engager un « plan de relance massif ».

Edouard Philippe s'entretiendra jeudi avec les présidents de parti. Qu'en attendez-vous ?

Une discussion transparente sur les mesures à prendre. Jusqu'ici, les rendez-vous ont été des mises en scène. Aucune mesure n'a jamais été concertée. Je persiste à demander le confinement de toutes celles et ceux qui ne sont pas sur des activités essentielles, comme s'y sont engagées l'Italie et l'Espagne. C'est la seule façon de donner la priorité pour les moyens de protection à ceux qui tiennent le pays à bout de bras.

Je recueille chaque jour le témoignage de salariés qui sont contraints d'aller travailler alors que rien ne le justifie. L'école à la maison a montré ses limites. Une part importante des élèves a décroché. Il faut dès à présent expliciter les règles du jeu. Consolidation des acquis pendant le confinement. Baccalauréat sur la base du contrôle continu. Je demande que la France ne prenne pas de nouveaux retards et que l'on anticipe la suite : quels sont les critères que retient le gouvernement pour sortir du confinement ? Quelles garanties prenons-nous pour éviter le rebond épidémique ?

Emmanuel Macron a-t-il tort de critiquer les « irresponsables » qui « cherchent déjà à faire des procès alors que nous n'avons pas gagné la guerre » ?

Chacun devrait éviter d'instrumentaliser cette épidémie. Il y a trop d'arrière-pensées chez les uns et les autres. Prolonger le duel bien rodé Macron-Le Pen en temps de crise, c'est indécent. L'heure n'est évidemment pas au procès du gouvernement dans un moment où il a à lutter contre une épidémie. Mais l'unité nationale, ce n'est pas mettre tout le monde derrière un seul. C'est construire, heure après heure, les scénarii permettant à la fois de partager un point de vue sur la gestion de la crise, sur la sortie du confinement et la manière d'éviter le rebond de l'épidémie et d'assurer en revanche celui de l'économie.

Les dispositifs d'urgence adoptés face à la crise sanitaire et économique vous semblent-ils suffisants ?

Il faut changer d'échelle. Puisque l'on a déclaré la guerre au virus, il faut une économie de guerre comme le réclament les soignants : réquisitionnons des activités industrielles pour produire le matériel dont on manque. Il faut produire plus et plus vite, y compris pour anticiper la sortie du confinement qui nécessitera la diffusion massive de masques, tests, gel …

Sur le plan social, les salariés qui sont mis au chômage partiel voient leur pouvoir d'achat amputé à un moment où leurs charges fixes, elles, demeurent. Les revenus sont parfois amputés de 30 % pour ceux qui bénéficient de primes ou d'une part variable. La solidarité doit s'exprimer pleinement. Puisque le président de la République s'est engagé « quoi qu'il en coûte » , il doit indemniser à 100 % les salariés. Cela participe du plan de relance qu'il faut lancer au lendemain de la crise sanitaire. Car si elle n'est pas préparée, la sortie du confinement sera un drame économique et social.

Que vous inspire l'appel à la solidarité nationale lancé par Gérald Darmanin ?

J'ai trouvé ça grossier et choquant. Cette crise agit comme un puissant révélateur de toutes les inégalités, d'emploi, de salaires, de logement, d'éducation… Et voilà que le gouvernement fait appel à la générosité des Français, y compris les plus modestes, alors qu'il n'a pas interdit aux entreprises du CAC 40 de verser des dividendes par milliards, que l'ISF n'a pas été rétabli… Si cette cagnotte-là préfigure les mesures gouvernementales de l'après covid-19, ce sera pour entrer dans une violente crise politique.

L'exécutif conditionne les aides de l'Etat aux entreprises au non-versement de dividendes aux actionnaires…

Ca ne suffit pas. Durant l'année 2020, il faut interdire le versement de dividendes dans les grands groupes. C'est une question de décence ! Les plus modestes devraient être les seuls à faire les frais de cette crise, mettant leur vie en danger, tandis que les rentiers seraient exonérés de tout effort ? Jusqu'où ira le cynisme rapace des puissants ? C'est au demeurant aussi une question d'efficacité : il faut conserver ces milliards d'euros dans l'économie productive.

Les dérogations au Code du travail sont-elles justifiées ?

Elles sont justifiées quand elles sont négociées, qu'il y a des contreparties et surtout qu'elles ne durent pas. Chacun peut comprendre qu'il y ait, parce que la vie de tous en dépend, des obligations supplémentaires pour produire du gel, des masques ou des respirateurs. Mais on ne peut pas contrevenir au Code du travail dans des entreprises où cela ne se justifie pas. Et après le pic épidémique, il faudra immédiatement revenir à des règles de droit commun.

Êtes-vous favorables à des nationalisations ?

Des nationalisations temporaires peuvent se justifier pleinement. Je pense par exemple à l'entreprise Luxfer, dont le savoir-faire est unique en Europe, et qui a fermé ses portes. Les salariés sont prêts à reprendre la fabrication d'oxygène médical sur-le-champ. Il conviendra également d'avoir une vision stratégique quant à la place de l'Etat dans des entreprises qui relèvent des secteurs indispensables en période de crise.

Quels enseignements tirez-vous de cette crise sur le modèle économique et social français ?

Il faut complètement changer de modèle. Cette crise vient révéler l'impasse de la politique actuelle : fiscalité inégalitaire, économies sur la santé, restrictions féroces de l'accès à l'assurance-chômage, stigmatisation pendant le débat des retraites des agents des services publics alors que ce sont ceux les héros de cette crise. Si le président de la République se conforme à ce qu'il a annoncé, il doit revenir sur la plupart de ses choix et consolider nos mécanismes de solidarité et nos services publics, qu'il a mis à mal. La santé, l'éducation, le logement, sont des objectifs prioritaires.

Que proposez-vous concrètement ?

D'abord un plan de relance massif. Ce n'est plus le moment de faire dans la demi-mesure. Il faut ouvrir les vannes de la dépense publique pour éviter la récession, comme le suggère Esther Duflo . C'est ce que nous ferons au niveau de nos collectivités locales pour soutenir l'activité.

C'est l'opportunité de faire un pas de géant sur le chemin de la transition écologique. Pour être clair, il n'est pas nécessaire de réinvestir dans la production de SUV, mais il faut investir massivement dans les énergies renouvelables, dans la rénovation thermique, parce que cela baisse nos émissions de carbone et génère des emplois durables et non délocalisables. Il manque pour la transition écologique 20 milliards par an en France, 300 milliards au niveau européen, 2.000 milliards dans le monde selon les estimations courantes. Face au mur pandémique, on débloque cet argent ; il faudra être capable de le faire après. On ne peut pas offrir comme seul avenir à nos enfants de passer d'un confinement à un autre, d'une crise épidémique à une crise climatique.

Ensuite mettre le paquet sur l'hôpital et les Ehpad . Nous avons déjà fait des propositions au moment de la discussion budgétaire, écartées d'un simple revers de main par la majorité. Il faut recruter massivement et revaloriser les carrières. On ne peut pas célébrer chaque soir à 20 heures nos nouveaux héros et oublier que l'immense majorité de ces gens-là ont des salaires voisins du SMIC. Et ce que je dis là vaut pour tous les premiers de tranchées : caissières, éboueurs, pompiers, gendarmes…

Les « premiers de tranchées » plutôt que les « premiers de cordée »…

La théorie des premiers de cordées a montré sa limite : rien n'a ruisselé. En revanche, chacun comprend que si les premiers de tranchées n'étaient pas là aujourd'hui, la crise sanitaire serait apocalyptique. Le plan de relance gigantesque, d'inspiration keynésienne, doit leur donner la priorité. Pour que les entreprises retrouvent demain des débouchés à leur production, il faudra qu'il y ait de l'argent chez ceux qui sont les plus aptes à le dépenser et non à le thésauriser.

Jean-Luc Mélenchon ne croit pas à l'inflexion promise par le chef de l'Etat après la crise. Et vous ?

Comme Léon Blum, je pourrais dire « Je le crois parce que je l'espère ». Mais comment espérer d'un gouvernement qui a conduit une politique aux antipodes de la défense des biens communs ? C'est pourquoi les socialistes travaillent pour faire des propositions fortes à la sortie de la crise. Il faut avoir conscience que ceux qui sont au charbon aujourd'hui sont les « gilets jaunes » des ronds-points d'hier. Seize mois plus tard, le pays tient grâce à eux. Alors eux aussi demandent des dividendes. Leur colère est immense. Il faut l'entendre.

Propos recueillis par Pierre-Alain Furbury pour Les Echos